jeudi 3 février 2011

L'école de la Légion d'honneur ou la faillite du système éducatif français?

L'émission "Complément d'Enquête" de France 2 du 31 janvier a diffusé un reportage sur la prestigieuse école de la Légion d'honneur. Assez méconnue des français, cet établissement secondaire voulu par Napoléon accueille depuis deux siècles les jeunes filles comptant dans leur arbre généalogique des ancêtres ayant été décorés de la Légion d'honneur, de la Médaille militaire ou encore de l'Ordre national du mérite.

Bien qu'étant public, l'établissement fonctionne "à l'ancienne" : pas de mixité, port de l'uniforme et révérence obligatoire, respect et travail sont bien entendu de rigueur et l'obéissance à l'autorité est une condition non négociable pour espérer faire un jour partie des statistiques affichant 100% de réussite au bac dont 90% de mention! Toutes ces valeurs peuvent sembler un peu désuètes, mais nul doute que beaucoup d'enseignants titulaires d'un poste dans un établissement public "classique" révéraient de pouvoir en faire appliquer certaines. Ne serait-ce seulement pour enseigner plutôt que de faire la police. Et c'est là que le bât blesse. Dans un pays où l'instruction se veut gratuite, obligatoire et assurée par l'Etat, comment expliquer l'existence un fossé aussi énorme entre un établissement public comme l'école de la Légion d'honneur et tous les autres?

Il est utile de le répèter, l'école de la Légion d'honneur est un établissement public, et pourtant tout l'oppose aux autres structures éducatives publiques dites "classiques". On y dispose de gros moyens, il y a peu d'élèves par classe, seules les filles y sont admises et comble du comble pour une école républicaine, on y accède de façon héréditaire puis par sélection sur dossier. En effet, l'école reçoit quatre fois plus de demandes d'inscription qu'elle ne dispose de places. Être bien née ne suffit donc pas il s'agit aussi d'avoir un dossier scolaire béton.

Napoléon a créé l'école à la suite de la bataille d'Austerlitz pour éduquer les orphelines des soldats tués et décorés de la Légion d'honneur. Force est de constater qu'aujourd'hui la Légion d'honneur n'est plus franchement attribuée dans les mêmes conditions et les pensionnaires de l'école ne sont plus des orphelines pupilles de la nation. Bien évidemment l'école accueille toujours des jeunes filles issues de milieux défavorisés dont l'arrière arrière-père a été décoré pour service rendu à la République. Mais aujourd'hui, bien rares sont les français "lambda" à être décorés. Lorsque le journaliste du reportage fait remarquer à la superintendante de l'école que ce critère de sélection héréditaire est totalement inégalitaire et contraire aux principes républicains, cette dernière rétorque qu'elle n'y voit aucun problème et qu'il s'agit d'un juste retour des choses de la part de la France aux descendants de ceux qui lui ont beaucoup apporté.

Seulement, au 21e siècle la Légion d'honneur n'a pas du tout la même signification qu'il y a 200 ans et elle est uniquement attribuée à une élite. Aucune raison ne justifie que les filles de Daniela Lumbroso ou de Michael Schumacher (oui, oui il a la Légion d'honneur!) aient droit à des faveurs de l'éducation nationale alors que beaucoup d'élèves de milieux sociaux bien plus défavorisés auraient tout autant, si ce plus, besoin d'un enseignement d'une telle qualité.

Si l'école de la Légion d'honneur a par bien des aspects un petit côté "réac'" qu'il serait bien mal venu de transposer dans tous les établissements publics, il faut bien admettre que la méthode fait ses preuves. Cela montre bien le paradoxe du système éducatif français qui se veut être à la fois accessible au plus grand nombre tout en délivrant un enseignement d'excellence sans pour autant s'en donner réellement les moyens. Cela a conduit l'éducation nationale à faire du bac un passage obligé pour chaque élève en dévalorisant un diplôme qui, il y a 50 ans était souvent suffisant pour trouver travail correct. Aucune sélection n'est effectuée pour rentrer au lycée alors qu'elle serait absolument nécessaire pour éviter les erreurs d'orientations et élever le niveau scolaire, quitte à baisser le nombre de bacheliers et ainsi valoriser les filières professionnelles.

L'école de la Légion d'honneur est donc bien l'illustration d'un système éducatif à deux vitesses qui utilise des moyens que l'on oserait jamais généraliser à toutes les structures publiques. Il ne s'agit ici bien évidemment pas d'utiliser des critères héréditaires, d'exiger la révérence et le port de l'uniforme mais d'augmenter les moyens, de diminuer les effectifs des classes et de sélectionner et orienter les élèves suivant leurs capacités. Le tort que réprésente l'école de la Légion d'honneur n'est pas tant celui d'exister, bien que les valeurs qu'elle prône ne soit pas franchement en adéquation avec celles de la République, mais de marginaliser les résultats de l'ensemble de l'éducation nationale qui ne fonctionne clairement pas selon les mêmes principes, ni avec les mêmes moyens.

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